Interview de Sandrine Honliasso pour LES MONOLOGUES

 

Sur quelle pièce travaillez-vous en ce moment ?

 

Je travaille sur deux sculptures qui seront chacune présentée à l'occasion d’expositions collectives. Une pièce en céramique pour un expo à la galerie RDV (1) à Nantes et une autre pour une expo aux Sables d'Olonnes (2) sur le thème du Radeau de la Méduse. Ce sera une nouvelle manière de travailler pour moi puisque j'utilise un objet récupéré que je vais tenter de modifier avec un travail de peinture à l'huile : je vais transformer une morceau de carcasse de bateau en pièce de boucher, en pièce d'anatomie. En parallèle je continue d'alimenter une nouvelle série de polaroids qui sera également visible à l'expo à RDV.

 

Comment choisissez-vous les médiums artistiques que vous utilisez ?

 

Je crois que le médium que je choisis répond à une envie et se joint naturellement à la faisabilité d'une idée. Il y a aussi les hasards dans les recherches, les manipulations de matériaux ou d'images, et les trouvailles qui peuvent donner lieu à l'utilisation d'un médium en particulier. Parfois ça coule de source, ce sera ce médium là et pas un autre, c'est une adéquation entre l'idée et le matériau.

 

Comment passez-vous de l'idée d'une pièce à sa réalisation ?

 

Il y a plusieurs facteurs qui me font passer à la réalisation, si j'ai un impératif de temps par exemple, si mon envie de réaliser se transforme en besoin... Il y a des fois où j'ai vraiment besoin de fabriquer une image ou sculpture pour me sentir bien. J'ai plein d'idées que j'aurais envie de réaliser. Ce sont des idées qui existent mais qui sont pour le moment en suspens, ou bien que je garde pour de potentiels séjours en résidence, ou si je reçois une bourse de production... Ensuite, il y a l'idée mais aussi la technique. Je interroge rapidement pour savoir si je suis capable de réaliser une pièce ou si je dois faire appel à des personnes extérieures. Si oui, est-ce que je peux le financer ? Toutes ces questions là, font très vite leur chemin dans ma tête. Pour la pièce que je fais en ce moment par exemple, j'ai eu assez vite cette idée de chien à tête humaine. Je sais que je suis capable de le faire, je sais que je peux le faire dans les délais, je sais que ça ne va pas me coûter trop cher, je sais que ça peut potentiellement me plaire et m'envoyer dans une direction autre ou enrichir la poursuite de mon travail. En tous cas, c'est assez rare que je fasse des dessins ou que j'aie des croquis, sauf pour les pièces très ambitieuses ou très précises (ma sculpture en bronze par exemple). Avant je le faisais, maintenant j'écris juste une phrase dans mon carnet, quelques mots et je sais que ça veut dire telle sculpture. J'ai une image que je vois directement à la lecture même si au cours de la fabrication, il y a de petites choses qui changent, se rajoutent, s'enlèvent, se révèlent.

 

Et pour la sculpture en céramique que vous faîtes en ce moment ?

 

Pour cette sculpture, j'ai fait un mini croquis. Au début je voulais que ce soit un chien avec un oiseau dessus, maintenant ce n'est plus du tout ça. C'est plutôt un genre de gargouille. Par exemple, pour les petits escargots en plomb que j'ai fait, j'avais une idée très précise mais je n'avais jamais utilisé de plomb. J'ai passé quelques moments à me renseigner sur internet, à poser des questions, à traîner sur des forums, des tutoriels Youtube. Le caractère technique a été une vraie étape entre l'idée et la réalisation. Je me rendais compte de certaines contraintes au moment de la fabrication puisque c'est quelque chose que je n'avais jamais utilisé. J'expérimentais en même temps que je réalisais. Par contre, pour une céramique, je connais les bases de montage d'une sculpture ; je me pose moins la question de comment je vais le faire. Je sais que je peux le faire donc je pense directement à quoi ça va ressembler. Pour le morceau de coque de bateau que je voudrais repeindre, je n'ai jamais vraiment utilisé la peinture de cette manière. Je me demande si je vais utiliser de la peinture à l'huile, que je connais très très peu. J'ai demandé des conseils par-ci, par-là, et à force de reparler de mon projet, à chaque fois il se reforme dans ma tête, macère un peu avant que je m'y mette. Les recherches, les dialogues, les préparations autour de la technique engagent mon projet dans une direction ou dans une autre. Pour moi, la technique est aussi vraiment au cœur de l'acte créatif.

 

Qu'attendez-vous de l’œuvre sur laquelle vous travaillez en ce moment ?

 

C'est la première fois que je fais une sculpture de cette taille, j'espère progresser grâce à cette réalisation. C'était surtout intuitif. Je l'envisage comme une présence, une créature imaginaire qui serait une figure de l'artiste au repos. Elle va d'ailleurs communiquer avec ma nouvelle série de polaroids qui s'intitule Une semaine de rêves. J'aimerai bien que cette sculpture suscite un sentiment de bienveillance pour cette figure endormie, qui d'ailleurs est un autoportrait.

 

À quoi pensez-vous quand vous travaillez ?

 

Ça dépend. Parfois je pense à ce que je suis en train de faire, est-ce que c'est bien fait, est-ce qu'il faudrait que je fasse autrement, je me dis que là c'est mal fait, qu'il faut que je reprenne mon ouvrage, mais j'ai la flemme - je le fais quand même. Ou alors je pense à ce que je vais manger ce soir, à ce que j'écoute à la radio etc. Ou bien je pense au sens que je suis en train de créer, je me demande ce que ça va donner. Il y a plein de questions qui trouvent leur solution pendant le travail, avec des manipulations, on pose un truc par terre, on met un objet à côté, on met une lumière par-ci, une couleur par là, et on a des réponses.

 

Pensez-vous à l'installation de vos œuvres dans un espace d'exposition au moment où vous les réalisez ? Comment cette réflexion sur la mise en espace influence t-elle votre processus de création ?

 

Oui. C'est essentiel. Il y a des détails de présentation ou d'accrochage, des solutions qui peuvent se manifester une fois que la pièce est finie mais cela dépend des œuvres. Il y a aussi des pièces qui peuvent supporter beaucoup de contextes différents, qui sont complètement autonomes peu importe le lieu. Quand je me fais l'idée d'une sculpture ou autre chose, à l'avance, j'ai déjà une idée assez précise de comment ça pourrait exister dans un espace d'exposition. Le moment de l'accrochage est tout de même décisif puisque beaucoup de choix sont faits à ce moment là et peuvent faire basculer le sens d'une œuvre. Au sujet de la pièce avec la femme nue sur une chaise, par exemple, c'est une pièce qui n'est pas d'une taille immense, j'avais envie qu'on puisse la percevoir dans sa globalité, donc il ne fallait pas qu'elle soit trop haute. Si elle était trop basse il y avait un rapport de domination ou d'installation au sol qui n'était pas le sens que je voulais donner à cette œuvre. Le socle sert de support mais il permet aussi d'un coup d’œil de voir un ensemble se dessiner. Si elle avait été à 2m50 du sol, ce n'était pas du tout la même chose. Pour la pièce que je fais actuellement, pour l'instant je la vois au sol. Mais c'est à voir. Il n'y a rien qui soit définitif.

 

Quand décidez-vous, comment savez-vous qu'une œuvre est aboutie ? Qu'est-ce qui vous fait dire qu'une œuvre est réussie ?

 

Quand je suis en train de fabriquer ou de patiner une pièce et que je me rends compte que je ne sais plus quoi faire, ça veut dire que c'est fini. Que c'est réussi, ça ça ne dépend pas que de moi. Je peux considérer qu'un sculpture est réussie par rapport à une attente que j'avais au départ. Mais si elle est réussie techniquement, ça ne veut pas dire qu'elle est réussie dans le sens que j'ai voulu communiquer. Ce sont les retours que je vais avoir d'autres personnes, les impressions qui me permettront de me faire une idée. J'observe de quelle manière les gens regardent les œuvres, est-ce qu'ils regardent comme j'aurais eu envie qu'ils regardent? Ça inclut aussi les questions de présentation des œuvres. Est-ce qu'on a envie d'obliger les personnes à se pencher, ou qu'ils voient quelque chose qui soit face à eux, à leur échelle...

 

Quelle expérience cherchez-vous à partager avec les visiteurs qui découvrent votre travail ?

 

J'aime bien les choses qui chatouillent un petit peu. J'ai envie qu'il y ait une émotion à chaque fois, qu'il y ait quelque chose d'intrigant, que les gens se disent qu'il y a quelque chose d'étrange, de curieux, que c'est singulier, que ce n'est pas normal, que c'est "autre". Je pense qu'il ne faut pas minimiser l'intelligence des visiteurs, qui sont très sensibles et qui comprennent très très facilement. Par rapport à mon travail c'est assez simple parce que je ne suis pas dans quelque chose de conceptuel, donc il peut se passer un phénomène d'identification, ou d'empathie, de référence à des choses déjà connues, déjà vues. Certaines de mes œuvres découlent d'une envie de probité, elles ont simplement vocation à montrer qui je suis. Lors de ma dernière exposition, des personnes sont venues me voir pour me dire qu'elles avaient été touchées. Elles ont senti, compris des choses qui n'étaient pas forcément mon intention, mais qui pouvaient l'être aussi... peut-être. En tant qu'artiste, on fabrique des objets qu'on charge de sens, d'histoire et je pense qu'on ne voit pas tout le potentiel de sens qu'ils contiennent, là ou les autres peuvent le saisir de manière plus limpide. Et lorsque ça se manifeste, par l'écriture de quelqu'un, par la rencontre, la discussion, on se dit que notre travail est capable de susciter des choses auxquelles on avait pas pensé. C'est notre vécu qui influence notre regard. Il y a aussi des gens qui restent très peu de temps dans une exposition, peut-être parce qu'ils n'arrivent pas se saisir des œuvres, parce que ça ne les touche pas... mais ils s'arrêtent tout de même sur l'aspect technique de certaines pièces, parce qu'ils reconnaissent un travail. C'est aussi quelque chose que j'essaie de cultiver dans ma pratique, d'avoir un exigence technique. Ça me semble important. On m'a aussi beaucoup dit que mon travail était sombre, macabre. Pour moi, c'est l'existence humaine qui est ainsi... tragique, dure, incertaine. Le titre de mon exposition à Nantes, T'es belle quand tu pleures, c'était pour moi une manière d'exprimer que les choses douloureuses contiennent aussi de la beauté. Lors de mes deux dernières expositions personnelles, les œuvres étaient accompagnées d'un ensemble de chansons que je choisissais intuitivementv pour leur rapport intime à mes idées, à mes sentiments et parce qu'elles offraient selon moi une lecture adoucie de certaines pièces.

 

 

(1) Stonehenge, Exposition collective, Galerie RDV, Nantes, du 11 juin au 23 juillet 2016

(2) Les naufragés, Exposition collective, Mairie des Sables d'Olonne, du 3 juillet au 3 septembre 2016

Extrait du livre June par Hugo Blin

à propos de l'exposition "t'es belle quand tu pleures"

 

Troué - (La mort à deux)

 

L'autre jour quand je suis allé traîner du côté Nantes, je me suis arrêté dans une petite expo qui payait pas de mine de l'extérieur. En y entrant, je l'ai trouvée vachement bien. J'ai pas arrêté de penser à toi. Bah ouais c'était sur la mort. Kiffant, hein ? Je me suis vu dans chacune des oeuvres. Tu te trouvais là aussi.

 

Glaçant.

 

Des images du passé qui me rappelaient nos peu de moments heureux. De ces photos prises sur le fait à tes cheveux noirs en passant par ces têtes de mort un peu clichées mais tout de même réalistes.

 

J'avais l'impression de te tenir la pogne, que tu étais là. Une main squelettique, ton toi intérieur. Un fantôme. Tu te rends compte, le mec qui peignait dans cet atelier s'est balancé au bout d'une corde à l'endroit où je me trouve...

 

Peut-être que je subirais la même chose, ou peut-être que ce sera toi. On verra bien. Mais j'ai hâte de savoir ce que ça va donner. Tu sais quand je regardais ces polaroïds que l'artiste avait collé sur les murs ça m'a transporté, vraiment. L'impression que j'avais vécu ces moments alors que pas du tout. Je voyais notre mariage, une soirée au bowling, ma Twingo dans un fossé. J'avais jamais vu ces photos avant,comment j'aurais pu me projeter à l'intérieur, avec toi, je m'identifiais à ces oeuvres.

 

Plus j'avance dans cette galerie plus je me sens vieillir, partir. Un point final sera bientôt donné à ma vie, je le sais. La mort est partout ici, tapie dans l'ombre, dans les murs, les sculptures... Il y avait aussi ce lit, et quel lit. Une putain de guillotine qui attendait qu'à être décrochée au-dessus d'un plumard de poupée. J'aimerais être Ken, et que tu sois ma Barbie. On baiserait, à en salir les draps blancs et bordés et on desserrerait la corde, pour déclencher l'épée de Damoclès.

 

On serait partis en même temps. Un rêve. La mort à deux, l'amour à deux.

 

Je sais pas ce qui est le plus beau. Sentir la mort près de soi ou sentir l'amour nous effleurer. Dans les deux cas, ça empeste et ça signe la fin de quelque chose. Alors l'un dans l'autre, je me fous duquel me tombera dessus en premier. Il y avait un chanteur qui disait que les cercueils ne possédaient qu'une place.

 

C'est vrai.

 

Mais t'imagines s'ils en avaient deux ? Et ben Ariane l'a fait. On pourrait s'enterrer après avoir sauté, et on continuerait à faire l'amour. Je t'ai emmenée au septième ciel maintenant je t'escorte six pieds sous terre. Ça te dit pas ? Tous les deux dans le même caveau... On se fera la nuit des morts vivants tous les jours à minuit.

 

Et si MJ passe par là, on pourra même se faire un ptit Thriller.

 

Je reviens devant cette tête de mort, elle m'intrigue. On la voit qu'un coup sur deux tant elle est vicieuse. Illusion, réalité, je sais pas, mais avant que ça arrive, j'ai encore envie de te prendre. Tu le vois mieux maintenant ce temps qui s'écoule sans s'arrêter, cette toquante qui tourne inlassablement et qui décompte le moment de notre mort avec puissance et vérité.

 

Je me fais vieux, quinze ans, t'imagines, et j'ai presque rien fait de ma vie à part avoir le brevet. Je veux rencontrer la mort, cet ange noir, elle sera toujours plus douce que toi, vu le démon que tu es. J'ai l'impression d'être lent, de pas vivre à fond... Si lent, comme ces escargots en métal sur leur planche en bois. Putain on aurait été hermaphrodite, on aurait pu échanger les rôles tous les soirs.

 

J'aime bien l'idée.

 

Meurs.

 

Coupe-toi la tête, je la foutrai dans une bassine, comme Ariane a pu le faire.

 

Je veux que ça t'arrive, que tes yeux me regardent sans ton corps à côté, il n'y a rien de plus pur que ces yeux de feux de feu qui m'ont déjà tant transpercé.

 

J'aurais pu t'écrire des centaines de lettres, mais tu n'aimes pas ça, alors j'en ai fait qu'une. C'est beau deux êtres qui s'adorent, hein ? Dommage que toi et moi ce soit la fin, et bientôt la dernière ligne du bouquin. Un Irish Tea à la main, je continue ma visite, plus je suis bourré, plus je comprends des choses. J'ai toujours mon flingue chargé dans la proche pour les coups durs, tu te souviens ? J'ai envie de m'en mettre une.

 

Je fais quoi ? Dis-moi !

Conseille-moi.

 

 

TEXTES

CONTACT