ARIANE YADAN

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SCREAM QUEENS, 2013

vidéo HD, 11'30''

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Mourir... le rôle de ta vie

 

Sont hystériques toutes les manifestations pathologiques causées par des représentations, des suggestions étrangères et des autosuggestions, écrivait Paul Julius Möbius en 1888. La définition peut-elle s'appliquer aux Scream Queen Contest, ces concours de cris organisés lors de rencontres geek ? Il s'agit pour les concurrentes de pousser les hurlements les plus impressionnants, à l'instar des actrices de série B. Si l'expérimentation esthétique d'une symptômatologie avait déjà été confessée par Baudelaire ("J'ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur..."), la dimension parodique du gore l'aurait certainement rebuté. L'immaturité des participants plus encore.

"Scream Queens" est une vidéo qui transpose le contest dans une sphère supérieure de la culture, la plus bourgeoise sans doute, celle de l'opéra. Des jeunes filles en robe de soirée se succèdent sur la scène, nobles et hautaines, avant de lancer leurs cris de terreur, poings serrés, leur corps se tordant sous l'effort. La gestuelle adoptée aide d'abord à l'expulsion du souffle, mais surtout, son expressivité anti-naturaliste évoque l'iconographie des extasiées de la Salpêtrière, dont le souvenir se superpose à celui des actrices terrorisées. Les performeuses ne sont probablement pas hystériques, mais les conditions du tournage les plongent dans un état de cécité (l'obscurité ambiante, les projecteurs qui les aveuglent) qui s'apparente à l'un des symptômes récurrents de l'affection. Ne pas voir favorise l'être-vu, un être-vu où l'œil de l'autre intériorisé dicte un comportement, une réponse excessive à une menace imaginée. Avec "Scream Queens", il ne s'agit pas à proprement parler d'hystérie, ni même de structure hystérique (au sens psychiatrique), mais d'un dispositif dont la structure est similaire à celle de l'hystérie. La menace imaginée, du reste, n'est pas imaginaire ; l'être-jeté dans le monde est un être-pour-la-mort, écrivait Heidegger. L'indéboulonnable philosophe allemand, lors d'un cours professé en 1941, cite d'ailleurs Holderlin: "Plus nous sommes attaqués par le néant qui, tel un abîme, de toutes parts menace de nous engloutir... plus la résistance doit être passionnée, véhémente et farouche." Dans un processus de sublimation parodique, Ariane Yadan associe le cinéma gore et l'opéra, les geeks et certains des penseurs dont la lecture est la plus exigeante.

Le cinéma d'horreur, bien sûr, délivre un apprentissage de la mort qui est tout, sauf philosophique : on y meurt pour rire, on y meurt de rire ; on y revendique, presque, un droit à mourir dans l'indignité. Le comique de répétition, l'outrance, prolongent l'humour noir et ses outrages. Et si le gore peut être l'occasion d'une catharsis, ce n'est pas tant par purgation des passions, que par accoutumance (pour Charles Lalo, la catharsis opère à la manière de l'homéopathie). "Scream Queens" fonctionnerait, alors, un peu comme un complexe homéopathique, dont les logiques contradictoires, tragicomiques, peuvent difficilement être discriminées. Mais surtout, "Scream Queens", avec ses improbables brochettes de divas, témoigne de l'impossibilité d'un apprentissage philosophique de la mort. Témoignage qui vaut, d'abord, pour l'artiste elle-même, hantée par la pensée de son propre anéantissement, par la violence des images associées au trépas... Déjà, les outils de "Scream Queen Panoply" avaient été découpés pour s'adapter à ses mains, à son propre visage ; les nombreux autoportraits photographiques, réalisés par la suite, confirmeront un investissement existentiel personnel.

 

Gilles Lopez.